La chasse à notre vert passé

Les débats de goûts et de couleurs étant ce qu'ils sont, parler alcool, si la discussion n'est pas accompagnée par le geste (ce qui est dommage d'ailleurs), on en vient bien vite à se prendre le bec.

Rien de plus normal aujourd'hui que, lorsqu'on trinque avec des amis, on fasse sauter le bouchon d'une petite canette, voire que le verre se remplisse à la pompe. Ca n'empêche pas les puristes de vous dire qu'un panaché c'est sacrilège (diantre) ou que, franchement, faire un demi-pêche avec une Guiness ça craint un peu (bigre... Remarque, je l'ai jamais fait).
Pareil pour le vin. Je veux qu'on m'explique ce qu'il y a de mal a fêter le beaujolais nouveau. Ok, ce n'est pas un "Nuit Saint Georges" mais quelque part, on s'en moque non ? La boisson devient alors un prétexte pour la fête !
Et, je vous jure, je n'invente rien, alors qu'on se boit généralement un petit pastis glace, le premier qui vient, quand on se fait un petit apéro en plein été, vous allez trouver quelqu'un qui va vous dire que vous mettez trop d'eau dans votre Ricard, et que le 51 de toute façon c'est bien meilleur.

Je remercie toutes ces boissons. Sans avoir tout cela sous la main, je n'aurais jamais pu me faire une bouche de gourmet. Sans avoir tout cela, je n'aurais jamais pu passer de bons moments. Parce que de la plus mauvaise à la meilleure, c'est à la fois parfois de bons moments de dégustation, et parfois juste des moments de grande déconnade.

Alors je revendique : je VEUX parler d'absinthe comme je parle de bière. J'EXIGE pouvoir me dire que pour une fois, plutôt qu'aller dans un bar à bières, on va passer une soirée dans un bar à absinthes. Et que ça ne choquera personne.

Et bien si ma bonne dame, quand on parle Absinthe aujourd'hui, les gens vous regardent avec de grands yeux et vous classent dans l'une ou l'autre de ces catégories (et encore, ce n'est même pas exclusif) :

  • Petit bobo cul-coincé qui s'est planté d'époque
  •  Narcotraficant en manque de sensations fortes



Et les questions de s'enchainer "Mais c'est pas illégal" ? NON ! "Mais ça ne rend pas fou et aveugle" ? NON ! "J'ai cru lire que ca induisait des comportements (barrez la mention inutile) psychopates, d'obession sexuelle, hallucinatoire, ou alors ça vous fait ressembler à Johny Depp (je voudrais bien remarque)" Mais NON à la fin !

La France est franchement ingrate. Elle a oublié qu'avant le début du 20° siècle, la plus populaire de ses boissons était une anisée couleur de plante... Et que de l'ouvrier moyen à la haute bourgoisie, tout le monde prenait le temps, entre 5h et 7h, de célébrer l'heure verte ! C'était la boisson de tout un chacun. Au point même que le vin avait fini par ne plus se vendre si bien que ça (fichtre)
L'absinthe n'est pas un objet de culte, c'est juste un morceau de notre culture qu'on a rangé au fond d'un placard avec la mention "honteux". Et qu'on a remplacé par quelque chose d'approchant, mais moins connoté : comment croyez vous que le pastis soit devenu populaire ? Du genre "maman, j'ai arreté de porter mes fringues punk, maintenant je ne porte plus que des treillis".

Alors c'est bien beau, aujourd'hui on associe l'absinthe à Degas, Verlaine, Zola, dis donc ça fait cultivé... Personnellement, et aujourd'hui je le revendique, j'ai découvert l'existence de la boisson en lisant le comics adapté du Dracula de Copola. Mais voila le drame, on a oublié la culture populaire qu'il y avait autour : les pichets humoristiques, les bonnes phrases du cru du genre

L'absinthe fait de moi un autre homme, pourquoi celui ci n'aurait-il pas droit à ses deux verres ?

les caricatures, les inventions toutes plus burlesques les unes que les autres sur "comment la consommer au mieux et le moins cher possible" (l'équivalent de "ouvrir une canette de bière sans décapsuleur et de 200 façons différentes"). On a oublié que l'absinthe se buvait comme le pastis, et on a rajouté au rituel l'élément du feu, qui est certes marrant et impressionant, mais qui revient à peu près à mettre du sirop Auchan dans de la Carolus, ou faire un marathon girafe. Et on a oublié aussi que le rituel est quelque chose de sympa, mais pas de sacré. Passez moi une fourchette, un pichet d'eau et un verre à pied, et juré, je vous sers une absinthe. Même en la flambant si ça vous amuse.

De la même façon, il y en a pour tous les goûts, et pas mal de budgets. Il y a les canons d'accord, et on fait très franchement la différence entre une absinthe distillée et fabriquée par des passionnés à partir de recettes d'époque, et l'absinthe que l'on boit tous les jours en Pologne ou à Prague. Et bien quand tout le monde tourne à la kro', je veux tourner à la macérée. Mais quand je suis dans un moment plaisir, je veux sortir ma Nouvelle Orléans, et l'apprécier en connaisseur, avec les objets d'époque de belle facture que j'ai glané dans des brocantes. Comme on ferait la différence entre un Beaujolais le jour de sa sortie et un Bordeau dans sa carafe à décanter pour un bon repas.

Aujourd'hui, j'aimerais qu'on dédramatise la chose, et qu'on lui enlève un peu de son excès de côté "glamour". Revenons aux vraies valeurs : l'heure verte était un moment de fête, l'absinthe le sujet d'autant d'encensement que de traits d'humour. Je veux pouvoir en rire, en parler, et dire que j'en bois sans passer pour quelqu'un de bizarre. Je veux pouvoir en trouver de toutes les qualités, certes les très bonnes que j'apprécie en connaisseur, et qui sont les seules que l'on peut trouver en France (oui, mais quelles absinthes...), mais pourquoi pas aussi des plus "vulgaires", dans lesquelles, même si c'est une exagération du cinéma qui est devenu la pensée commune, je pourrai de temps à autre faire flamber mon sucre. Et que je choisisse mon bar en fonction de ce que je veux boire. Et non pas être obligé de choisir le seul bar qui en sert une bonne sélection dans la plus grande ville de France.

La science a tué le démon dans l'absinthe, tuons le à notre tour dans notre culture et réclamons à nouveau un morceau de notre patrimoine.